HAÏTI


HAÏTI
HAÏTI

L’île d’Haïti ou Ayti – son nom indigène – occupe après Cuba la deuxième place par sa superficie (76 484 km2) dans les Caraïbes insulaires. Habitée par les indigènes taino, elle fut dévastée par les conquistadores espagnols après la «découverte» de 1492.

Sous la domination espagnole et française, l’île se partagea politiquement en deux colonies, qui devinrent au XIXe siècle deux pays indépendants: la république Dominicaine à l’est, la république d’Haïti à l’ouest.

Haïti, qui s’étend sur 27 750 kilomètres carrés, abrite une population de 7 millions d’habitants (1993). Elle est séparée de Cuba au nord-est par le passage Sous le Vent, large de 90 kilomètres, et de la Jamaïque par un canal de 187 kilomètres. Autour de l’île gravitent la Gonave, la Tortue, l’Île-à-Vache, les Grande et Petite Cayemites.

Saint-Domingue, un modèle de colonie d’exploitation au XVIIIe siècle, parvint à arracher son indépendance après une longue guerre coloniale qui dura de 1791 à 1803. Une telle précocité dans l’émergence d’un pays souverain aux Caraïbes explique sans doute les dénouements tragiques de son histoire. La population, à majorité noire, a dû affronter depuis 1804 d’énormes difficultés économiques et sociales pour tenter de sortir d’un sous-développement hérité des structures coloniales dans un pays miné par la guerre de libération.

1. Ayti, l’île des caciques

Selon les chroniqueurs d’Anghiera, Las Casas et Oviedo, l’île aurait été partagée en cinq territoires, chacun placé sous la souveraineté d’un grand cacique: Bainoa, Cayabo, Huhabo, Caizcimu et Guacayarima. En 1492, il semblerait que les principaux caciques aient été: Behechio ayant autorité sur Bainao, Guacanagari sur le Marien, Caonabo – Karib originaire de Guadeloupe, mari d’Anacaona – sur le Maguana, Guarionex sur le Magua, le Mayobanex et le Higuonama, Anacaona, la poétesse, sœur de Behechio, cacique de Higuey et du Caizcimu.

La société indigène très hiérarchisée comprenait au sommet les grands caciques révérés comme des rois, les caciques de second rang, chefs de districts, puis, en dessous, les nitainos ou nobles et, finalement, la masse des naborias occupés aux travaux des champs. Tous les observateurs ont souligné la multitude des villages, la fertilité et la productivité des terres cultivées, de la Vega Real au Magua, du bassin du Maguana, de la plaine de Marien et des terres de Higuey. Des techniques d’essartage, de drainage et d’irrigation surtout dans le cacicat de Xaragua permettaient de lutter contre la sécheresse et d’obtenir une production alimentaire capable de satisfaire les besoins de la population. Les indigènes cultivaient du maïs, de la patate douce, de l’arachide, des haricots, du piment, des fruits (goyave, sapotille, papaye et mameyes). Les calculs des historiens démographes de l’université de Berkeley (États-Unis) ont évalué la population de l’île d’Ayti à environ 8 millions d’individus en 1492.

Sur instruction de Christophe Colomb à son deuxième voyage, Ramon Pane, de l’ordre des Hiéronymites, entreprit d’apprendre la langue des Tainos et d’enquêter sur les coutumes et les croyances religieuses des indigènes d’Ayti. Il remit sa relation à Colomb en 1498. Une version italienne, incomplète, fut publiée en 1571, le manuscrit original ayant été perdu. D’après Las Casas – qui n’aimait pas Pane, qu’il considérait comme un simple d’esprit –, cet «ermite catalan» se contenta de transcrire sans comprendre des informations «confuses et de peu de substance». Ces premiers travaux ethnographiques servirent à établir l’idolâtrie des indigènes aux yeux des Européens et à justifier les massacres de la conquête. Les Espagnols capturèrent Caonabo, qui mourut en mer, et tuèrent sa veuve, Anacaona. La conquête brutale de l’île s’accompagna du pillage, de l’extermination rapide des indigènes tainos et de la déportation des Lucayos des Bahamas (1502-1512). Malgré une résistance farouche, mais en ordre dispersé, il ne subsista que des noyaux d’irréductibles retranchés dans les montagnes difficilement accessibles. Les premiers esclaves nègres importés d’Afrique devaient vite se joindre à ces indigènes: ce fut le cas de la révolte du Bahoruco, dirigée par le cacique Enrique en 1516-1530. Après avoir épuisé les mines aurifères de l’île, les conquistadores l’abandonnèrent pour gagner Cuba et la terre ferme.

2. La domination coloniale

Commerce et prospérité

Au XVIIe siècle, les contraintes économiques, sociales, politiques et religieuses en Europe occidentale poussent des individus sans ressources à émigrer aux Caraïbes pour y faire fortune. Des aventuriers, en majorité français, certains comme «engagés» pour trois ans, embarquent pour l’île de la Tortue et sur la côte proche de La Española. Sur place, ils se métamorphosent en flibustiers, boucaniers, pirates, puis en habitants ou colons. Ils vivent de rapines, de razzias chez les Espagnols avec la complicité des Anglais et des Hollandais. L’implantation d’une colonie française s’effectue à partir de 1665 sous la direction d’administrateurs à poigne comme Bertrand d’Ogeron, le commandeur de Poincy et de Cussy. La monarchie française vint à l’aide de ces aventuriers et entreprit de normaliser la situation. Sous l’autorité des gouverneurs de «la Tortue et côte Saint-Domingue», comme Jacques Nepveu Pouançay (1684-1691) et Jean-Baptiste Ducassé (1691-1700), la colonisation s’organise autour du régime de l’Exclusif, de la traite négrière et du système esclavagiste. Par le traité de Ryswick (1697), Louis XIV obtient de l’Espagne la fixation des frontières avec la colonie de Santo-Domingo. Les colons français s’accommodent assez mal de la tutelle administrative et tentent plusieurs fois de recourir à la sédition, comme en 1722 et en 1765-1769.

La société coloniale de Saint-Domingue acquiert au XVIIIe siècle une réputation de prospérité pour les grands planteurs. Elle représente une incomparable source de richesse pour la France. Elle apparaît comme le modèle de la colonisation: sa production de sucre, de café, de cacao et de coton approvisionne la France en denrées tropicales et permet à celle-ci de vendre aux colonies les produits de ses manufactures. Cette production coloniale de Saint-Domingue permet aussi à la France d’alimenter à partir de ses ports le grand commerce de réexportation, en particulier vers l’Europe du Nord et la Baltique, qui équilibre la balance commerciale du royaume.

Une société de classes se constitue, qui comprend des Blancs, des Nègres esclaves et des Nègres libres. Parmi les Blancs, les grands administrateurs, les commerçants, les colons planteurs se différencient des petits Blancs artisans ou employés dans l’encadrement du système des plantations. Les esclaves, répartis entre la grande case du maître et les travaux des champs, se divisent en «Nègres à talent» et «esclaves domestiques» ou esclaves des cultures, esclaves des jardins et esclaves des moulins. Des relations intimes entre colons blancs et Négresses naît un groupement intermédiaire, les «gens de couleur», dont la plupart sont affranchis. Dans l’enfer du système des plantations naît une population de Nègres venus d’Afrique (Bambara, Congo, Arada, Ibo), durcie par les rigueurs de l’esclavage et parlant le créole.

Des préjugés raciaux se développent qui font de la couleur de peau un critère de la valeur sociale de l’individu. Pour maintenir leur pouvoir esclavagiste, les colons élaborent une division de la société, qu’ils associent aux degrés de couleur. Médéric Louis Moreau de Saint-Méry, né en 1750 à Fort-Royal (Martinique), avocat, historien, franc-maçon, habitant de Saint-Domingue, publie en 1797 la Description de la partie française de Saint-Domingue . Il dénombre plusieurs divisions ethniques dans la colonie suivant les combinaisons des Blancs avec les Négro-africains: mulâtres, quarterons, métis, mamelouks, quarteronnés, sang-mêlés, marabouts, griffes et sacatras. Le colon Hilliard d’Auberteuil note, en 1776, dans ses Considérations : «À Saint-Domingue, l’intérêt et la sûreté veulent que nous accablions la race des noirs d’un si grand mépris, que quiconque en descend [...] soit couvert d’une tache ineffaçable...»

La prospérité de la colonie s’accroît après la guerre de Sept Ans (1756-1763), avec la diversification de la production coloniale et les exportations commerciales vers l’Amérique du Nord. À partir de 1770, les colonies anglaises, plus tard les États-Unis, envoient des navires marchands dans les ports de Saint-Domingue. En 1789, les exportations se chiffrent à 141 089 831 livres de sucre, 68 151 181 livres de café, 550 000 livres de cacao, 6 236 126 livres de coton, 930 016 livres d’indigo, etc. Le commerce extérieur, qui rapporte à la colonie 241 000 000 francs vers 1790 (environ 42 millions de dollars au taux de conversion de l’époque), dépasse celui des États-Unis. D’après L’Observation américaine de mars 1795, publiée à Philadelphie, «dans les trois années qui ont précédé la Révolution française, cette colonie a envoyé dans les ports français 734 000 quintaux de café, 1 750 000 quintaux de sucre et 40 000 quintaux de coton». En 1790, la France a expédié à Saint-Domingue «68 847 barils de farine [...], 81 972 barriques de ses vins [...]; le surplus tel que les huiles, les chandelles, les savons et les comestibles ainsi que les marchandises sèches de manufactures françaises ont produit ensemble une vente de 131 942 000 livres. Ces marchandises ont été importées à Saint-Domingue par 478 bâtiments français jaugeant ensemble 141 155 tonneaux [...], à quoi il faut ajouter 99 vaisseaux négriers venus à Saint-Domingue la même année et qui ont produit une vente de 88 841 livres...».

La population s’est accrue de 1687 à 1789 (tabl. 1). Les Blancs formaient au début du siècle environ 60 p. 100 de la population, les esclaves 35 p. 100, les libres et engagés (ayant un contrat pour travailler aux îles pendant trois ans ou dix-huit mois) 5 p. 100. En 1789, les 31 000 Blancs (7 p. 100) se trouvent face à 465 500 esclaves (88 p. 100) et à 28 000 libres environ (5 p. 100).

Ce bref aperçu permet de comprendre pourquoi Saint-Domingue était considérée comme la colonie la plus florissante du monde entier. Cette prospérité recouvre pourtant des contradictions profondes qui vont entraîner la disparition du régime esclavagiste en 1793 et celle du système colonial en 1804.

Résistance et guerre de libération

Soumis à l’enfer des rapports de production esclavagiste, les Nègres de Saint-Domingue tentent de résister par divers moyens: suicides, infanticides, avortements, incendies d’habitation, empoisonnements, sabotages de la production et insurrections. Les colons infligent toutes les formes de supplices, même les plus inimaginables, pour «contenir» les Nègres et les obliger à subir les conditions inhumaines du système esclavagiste. Les sources fournissent des exemples accablants: plomb fondu coulé sur les plaies vives, émasculation, Nègres jetés vivants dans des fours ou dévorés par des chiens dressés à cet usage... Quand Pierre Victor Malouet tenta de justifier l’esclavage avec des thèses paternalistes, en 1814, il reçut la riposte cinglante de l’Haïtien Vastet, secrétaire du roi Henri Ier, qui stigmatisa la cruauté des colons français, et rappela quelques-uns de leurs supplices favoris. Malgré ces châtiments corporels, malgré le sadisme des maîtres et de leurs rejetons, des Nègres esclaves s’efforçaient de rompre avec leur assujettissement. Cette rupture avec le système esclavagiste s’opérait par le biais du marronnage. Les cimarrons – un terme indigène s’appliquant aux Nègres fugitifs – partaient se réfugier dans les montagnes, dans les forêts inaccessibles. Ils vivaient en groupe dans des villages disséminés dans la région du Cap au Nord et au Nord-Est, dans le Sud (communautés de la Selle, du Cul-de-Sac et de la Hotte). Leurs chefs dans le Nord se faisaient connaître: Colas Jambes Coupées, Noël, Polydor, Télémaque Conga, Isaac et Pyrrhus Candide. Pour traquer ces Nègres cimarrons, l’administration coloniale organisa un corps spécial de la maréchaussée.

Malgré la répression féroce qui ne les épargnait pas (Makandal supplicié au Cap en 1758), ce sont ces bandes de Nègres marrons qui, utilisant leurs connaissances africaines (vaudou), vont être les premières à s’orienter vers un processus de destruction du système esclavagiste, qui implique une phase d’indépendance et de réappropriation de leur identité physique et nationale. Ce sont eux qui allument, après la cérémonie du Bois-Caïman, la grande insurrection des Nègres esclaves, près de Morne-Rouge, la nuit du 22 août 1791. Les Nègres révoltés ont pour chef un prêtre vaudou, Nègre marron, le fameux Boukman entouré de ses lieutenants Romaine le prophète, Hyacinthe, Biassou, Jean-François.

La lutte des colons pour obtenir la révocation du système de l’Exclusif et l’établissement de la liberté commerciale, pour en finir avec la domination des négociants et s’administrer eux-mêmes, n’avait fait que s’amplifier depuis les troubles de 1768-1769. Mais cette volonté d’autonomie se heurtait aux intérêts de la bourgeoisie française (négociants, armateurs des ports) accrochée à l’Exclusif, aux «gens de couleur» – qui cherchaient à rompre l’étau de la discrimination raciale – et aux Nègres esclaves. Les colons obtiennent de la Constituante la possibilité de constituer une assemblée coloniale, qui est dissoute peu après son élection. Les gens de couleur libres revendiquent leurs droits civiques malgré la résistance des colons, qui s’organisent à Paris pour se défendre (club Massiac). En 1791, à Saint-Domingue, deux tentatives de soulèvement des affranchis échouent, la répression s’abat sur leurs chefs: Vincent Ogé, J.-B. Chavannes. Imitant les colons nord-américains, qui avaient déclaré quelques années auparavant l’indépendance des treize colonies anglaises sans pour cela supprimer l’esclavage, les colons de l’île de Saint-Domingue voudraient une sécession à leur seul profit. Leur intransigeance face aux gens de couleur libres qui leur font sans succès des propositions d’alliance aboutit en 1791 à pousser la majorité des affranchis à se rapprocher des esclaves pour la constitution d’un front commun de lutte de tous les colonisés. Paris (Constituante en 1791 puis Assemblée législative en 1792) dépêche à Saint-Domingue des commissaires nationaux civils pour remettre les Nègres insurgés à leur place d’esclaves et appliquer les décrets qui prévoyaient l’égalité de tous les libres (Blancs et gens de couleur). Pressés par les colons qui leur opposent des troupes dirigées par l’ex-gouverneur Galbaud, par les menaces d’invasion anglaise et espagnole, les commissaires (Sonthonax, Polverel), craignant «de voir passer dans des mains ennemies la propriété de Saint-Domingue», proclament solennellement la liberté générale des esclaves le 29 août 1793 dans la province du Nord et le 4 septembre dans les parties ouest et sud. La Convention confirme et généralise ces décisions en décrétant la suppression de l’esclavage dans les colonies françaises (décret du 6 pluviose An II – 4 févr. 1794). Les Nègres révoltés, priés de défendre les propriétés de la République, reçoivent des fusils mais pas les moyens de s’approprier la terre et s’assurer une base économique indispensable à leur liberté. Les autorités coloniales établissent par décret, en 1793-1794 (loi agraire), une sorte de servage des Nègres (cultivateurs portionnaires) à peine sortis de l’esclavage. L’élimination des propriétaires blancs par émigration ou par compromission avec les étrangers favorise les affranchis et les libres qui s’emparent de leurs habitations et de leurs biens. Entre 1793 et 1798, ces anciens libres se muent en une véritable aristocratie terrienne qui contrôle notamment le sud de la colonie.

Toussaint Louverture contre Napoléon

Un noyau dirigeant est formé de Nègres à talents (esclaves qualifiés) et de Nègres de case (serviteurs, commandeurs); après avoir gagné leurs premiers grades aux côtés des Espagnols, ceux-ci passent avec leurs troupes à Saint-Domingue, une fois proclamée la Liberté. Leur chef est Toussaint Louverture, un ancien cocher puis régisseur et serviteur de confiance du gérant des habitations du comte de Noé à Breda, l’un des rares alphabétisés du groupe. Devenu l’adjoint du gouverneur Laveaux en 1795, il se débarrasse des Espagnols et s’empare de la partie est de l’île – reconnue par le traité de Bâle (24 juill. 1795). Général en chef de l’armée de Saint-Domingue (avr. 1796), promu par le Directoire, il met fin à l’intervention anglaise en 1798 et signe avec les Britanniques un traité de commerce et de neutralité, qui ouvre les ports de la colonie au commerce nord-américain. Il se défait des agents de la puissance coloniale qui contrecarraient ses plans en les embarquant pour la France. Il brise enfin la puissance rivale des anciens libres ayant à leur tête le général André Rigaud, à l’issue d’une guerre civile qui aura duré un an (1799-1800). Il fait élire une Assemblée constituante qui promulgue une constitution le 8 juillet 1801. Toussaint est proclamé gouverneur général de Saint-Domingue. Il invite les anciens colons blancs émigrés à revenir dans l’île et à rentrer en possession de leurs habitations. Il casse un mouvement insurrectionnel de cultivateurs et de soldats irrités par les nouveaux règlements de culture de 1801 en faisant fusiller les meneurs, en particulier son neveu adoptif le général Moïse. Un groupe d’officiers, anciens esclaves pour la plupart, nommés inspecteurs des cultures dans leurs zones respectives de commandement militaire, dirigeaient pour leur propre compte plusieurs exploitations.

Bonaparte, voulant rétablir l’ordre esclavagiste, charge, après la paix d’Amiens (1802), une force expéditionnaire de restaurer les anciennes structures coloniales de Saint-Domingue (une autre expédition se rend en Guadeloupe, à la même époque, pour rétablir l’esclavage). Une armada de quatre-vingt-six vaisseaux de guerre transporte à Saint-Domingue 34 000 soldats sous le commandement du général Leclerc (époux de Pauline Bonaparte). L’expédition compte 13 généraux de division, 27 généraux de brigade et des officiers qui espèrent surtout s’enrichir dans la fabuleuse colonie. Les instructions secrètes de Leclerc – comme celles du général Richepanse en Guadeloupe – prévoient la déportation en France des principaux chefs indigènes, le désarmement des Nègres et le prompt rétablissement du système esclavagiste. Mais les événements ne se déroulent pas comme prévu. Malgré l’arrestation de Toussaint par traîtrise (7 juin 1802) et sa déportation au fort de Joux, dans le Jura – où il meurt en avril 1803 –, les Nègres alliés aux gens de couleur (André Rigaud avait été déporté lui aussi) poursuivent la guerre sous les ordres de chefs valeureux tels que Jean-Jacques Dessalines et Henri Christophe. La nouvelle de l’échec de l’insurrection en Guadeloupe et du rétablissement de l’esclavage accélère considérablement le mouvement de révolte populaire: «Aussitôt [...] l’insurrection, qui jusqu’alors n’avait été que partielle, est devenue générale», rapporte Leclerc. Cette guerre populaire se termine par l’anéantissement des forces étrangères d’occupation, malgré la volonté de leur chef Rochambeau – qui a succédé à Leclerc, mort le 1er novembre 1802 – de recourir à la terreur systématique en faisant pendre, noyer et fusiller les prisonniers nègres quand il ne les donnait pas à dévorer à des chiens dressés à la chasse des Nègres. L’unité de commandement des forces populaires scellée au congrès de l’Arcahaie (15-18 mai 1803) consacre Dessalines comme général en chef de l’armée indigène et adopte le mot d’ordre: «L’indépendance ou la mort.» Après la bataille de Vertières (18 nov. 1803), qui voit la déroute des armées françaises, le capitaine-général Rochambeau doit signer la capitulation. Dix jours plus tard, il ne reste plus de soldats français, et, le 1er janvier 1804, l’indépendance nationale d’Haïti est proclamée avec éclat. La cohabitation avec les colons blancs étant devenue impossible, la domination française – qui tentait de se rétablir – est écrasée, et, le 28 avril 1804, Dessalines peut dire au peuple: «Tel qu’un torrent débordé qui gronde, arrache, entraîne, votre fougue vengeresse a tout emporté dans son cours impétueux.» Le nouvel État proclame comme principe fondamental que «jamais aucun colon ni Européen ne mettra pied sur ce territoire à titre de maître ou de propriétaire».

3. Les racines du sous-développement

Indépendance et partition

Jean-Jacques Dessalines, nommé empereur d’Haïti en septembre 1804, entre en campagne en février 1805 pour occuper l’ensemble du pays, mais il n’entre pas dans la ville de Santo Domingo, craignant une intervention de la marine française.

Deux branches de l’aristocratie en formation entendaient consolider leurs privilèges sous la dictature de Dessalines. D’un côté, il y avait les descendants des gens de couleur et Noirs libres qui avaient bénéficié du droit de propriété sous le régime colonial et s’étaient enrichis surtout dans la province du Sud où ils étaient en majorité. De l’autre, ceux qui, issus de l’esclavage, s’étaient imposés pendant la période du gouvernement de Toussaint Louverture. L’empereur n’attaqua pas le principe de la grande propriété privée, mais il imposa aux cultivateurs et soldats une discipline de travail extrêmement rigoureuse. Il créa en outre un important secteur de propriété d’État, poursuivit les accapareurs et les faux propriétaires, annula les aliénations opérées par les colons depuis la guerre de l’Indépendance, vérifia les titres de propriété, subordonna la vente des denrées par le propriétaire au paiement des parts dues à l’État et aux cultivateurs. Il limita la course au profit à l’importation et à l’exportation en fixant dans chaque place de commerce un nombre de négociants seuls autorisés à recevoir des cargaisons en consignation.

Menacée par ces mesures et par les velléités de réforme agraire, la coalition des possédants finit par assassiner Dessalines, qui tombe dans un guet-apens le 17 octobre 1806. La classe dirigeante, une fois éliminé cet obstacle, veut s’approprier le pouvoir d’État pour affermir sa domination et poursuivre son exploitation. La bipolarisation de ce groupe de privilégiés entraîne la scission (Nord-Sud) et la guerre civile de 1807 à 1820. Dans le Nord, le général en chef Henri Christophe, élu à la présidence pour remplacer Dessalines, se rebiffe contre une constitution qui ne lui laisse «pas plus de pouvoir qu’un caporal» et se proclame roi. Il distribue à ses proches partisans des fiefs héréditaires avec des cultivateurs attachés à la terre; il octroie des titres de noblesse et il concentre lui-même entre ses mains plusieurs plantations. Dans la partie sud du pays, une république est fondée, présidée par le mulâtre Alexandre Pétion ; les anciens affranchis et libres dominent l’appareil d’État. À la mort de Christophe, en 1820, la réunification s’effectue au profit du gouvernement du général Jean-Pierre Boyer, successeur de Pétion. Sous sa présidence (1818-1843), les deux groupes de l’aristocratie foncière concentrent en alternance ou, le plus souvent, en alliance le pouvoir d’État. La discorde politique reparaît deux fois: au cours de la guerre civile des années 1867-1869 et quand, en 1888-1889, se reconstitue le clivage Nord-Sud. À partir de 1822, la République haïtienne englobe l’île entière jusqu’à la sécession de 1843, qui donnera définitivement naissance à la république Dominicaine.

Haïti paie sa reconnaissance

Pendant les deux décennies qui suivent la proclamation de l’indépendance, les Haïtiens sont sur le qui-vive, craignant une tentative de reconquête coloniale: «Au premier coup de canon d’alarme, les villes disparaissent et la nation est debout», annonce la constitution rédigée par Louis Boisrond-Tonnerre, secrétaire de Dessalines. Les plus farouches opposants au retour des anciens colons français sont les couches dirigeantes et possédantes qui appréhendent d’avoir à justifier leurs sources de revenus et d’avoir à partager leurs richesses avec les masses «en toute équité». Plusieurs facteurs interviennent en outre sur le plan international pour favoriser une normalisation avec la France. De 1804 à 1825, les rapports internationaux d’Haïti avaient un caractère essentiellement commercial. Sur le plan juridique, tous les États, européens et américains, se sont abstenus de nouer des relations diplomatiques avec cette première République noire de l’histoire américaine. Malgré l’influence de Pétion, qui parvient à convaincre Bolívar de libérer les esclaves du Venezuela et de la Colombie, les rapports internationaux butent contre les susceptibilités de la France, ancienne puissance coloniale, et des États-Unis, qui ne reconnaîtront Haïti qu’en 1862, pendant la guerre de Sécession. Les échanges commerciaux se font surtout avec l’Angleterre, la France et les États-Unis. Le président Boyer entame des négociations avec le gouvernement français pour liquider le contentieux laissé par la rupture des liens coloniaux (des pourparlers se sont établis plus ou moins régulièrement depuis 1816). En 1825, le baron Mackau réussit à obtenir du gouvernement haïtien qu’une indemnité de 150 millions de francs – une somme énorme – soit payée au gouvernement français. Cette indemnité, versée à l’ancienne puissance coloniale pour la reconnaissance du jeune État, serait précédée d’un emprunt d’État sur le marché financier de Paris, et une partie appréciable de cet emprunt serait placée en rentes sur les effets publics. Le paiement de cette indemnité devait être effectué en cinq annuités égales. Pour payer seulement la première tranche, Haïti dut contracter un emprunt sur le marché de Paris, comme prévu, mais il ne put le rembourser. Aussi, après sept années de dispute, les deux gouvernements français et haïtien finirent-ils par signer, en février 1838, un traité de reconnaissance formelle de l’indépendance et un traité réduisant la dette coloniale, qui fut ramenée alors à 90 millions de francs, le solde de 60 millions étant payable en 30 annuités.

4. La mainmise étrangère

Malgré de nouveaux délais et un nouvel emprunt-or, il fallut plus de cent ans à Haïti pour acquitter cette écrasante créance. Après la nomination d’un chargé d’affaires français à Port-au-Prince, les relations diplomatiques s’établissent avec la Suède, la Hollande, le Danemark et l’Angleterre. Après une diminution démographique due à la période révolutionnaire, Haïti comptant 380 000 citoyens en 1805, la population est estimée à 900 000 habitants, sous le gouvernement de Fabre Geffrard, vers 1863. Vers 1900, les évaluations oscillent entre 1 500 000 et 2 500 000. L’augmentation de la population s’explique par le taux élevé de la fécondité et par l’immigration des Noirs venant des États-Unis et des Caraïbes (Grenade, Jamaïque, Guadeloupe et Martinique). Des Syro-Libanais s’implantent dans le pays à partir de 1890. Des négociants français, allemands, anglais et nord-américains s’installent après avoir épousé des femmes haïtiennes de la bourgeoisie pour administrer leurs biens, comme le permettent les deux lois Dubois (1860). Entre 1807 et 1820 s’était réalisée l’imbrication du pouvoir politique (militaire) et de la grande propriété foncière. L’aristocratie foncière réussit à conserver au XIXe siècle la structure agraire héritée de la colonisation malgré le développement de la petite propriété. Cette aristocratie a dû s’allier progressivement avec une grande bourgeoisie d’affaires en formation. À côté de ce «bord de mer» – c’est ainsi qu’on appelait les négociants consignataires, les banquiers, et les spéculateurs, en majorité des étrangers qui pratiquaient le commerce d’exportation et d’importation –, on trouvait des marchands de gros associés à des politiciens traditionnels et une bourgeoisie de profession libérale (avocats, professeurs de droit et d’économie).

L’alliance entre les bourgeois d’affaires et les maîtres de la terre a pu s’établir en se fondant sur un vaste mouvement de contrebande qui se déployait dans les ports et qui parvint à contourner toutes les mesures prévues par la législation. Il faut ajouter les détournements de fonds et les pots-de-vin érigés en système, ainsi que le trafic d’influence et la manne des contrats qui, à la fin du siècle surtout, enrichissent la classe dirigeante.

L’économie haïtienne était sous la coupe des grands négociants et banquiers étrangers qui tournaient l’interdiction d’acquérir des immeubles et de se livrer au commerce de détail en s’associant avec des Haïtiens ou en utilisant des prête-noms. Cette bourgeoisie d’affaires cosmopolite bloque l’industrialisation et perpétue la dépendance économique en imposant l’usage de marchandises importées qu’Haïti aurait eu avantage à produire ou à remplacer par des produits locaux équivalents. Haïti subit les effets de l’échange inégal qu’accentue une absence de marine marchande. La deuxième loi Dubois autorise l’exploitation des forêts et des mines. À la faveur de cette loi, Edmond Devèze, négociant français établi à Port-au-Prince, réussit en 1862 à obtenir la concession pour dix ans de l’île de la Tortue, tandis qu’un Nord-Américain, Saint Cock Bernard, enlève une concession similaire pour l’Île-à-Vaches, avant que l’île de la Gonave soit concédée en 1866 à Auguste Élie, ami et ancien ministre de Geffrard. En 1910, deux Nord-Américains, Mac Donald et John Creth Marsh, obtiennent l’autorisation d’établir et d’exploiter des plantations de bananes pendant quatre-vingt-dix-neuf ans sur une étendue de 20 kilomètres de chaque côté d’une voie ferrée reliant Cap-Haïtien à Port-au-Prince. Une banque nationale est fondée en 1881; c’est une société anonyme française avec son siège social à Paris et son principal établissement à Port-au-Prince. Elle devient en 1910 Banque nationale de la république d’Haïti avec l’appui d’un groupe financier français, allemand et nord-américain créé autour de la banque de l’Union parisienne.

L’écrasante majorité (90 p. 100) de la population haïtienne est rurale. Le code rural de 1826 reste en vigueur jusqu’en 1843; un autre code est publié en 1864, sous l’administration de Geffrard et régit la vie rurale jusqu’à l’occupation nord-américaine. À la campagne, les «de-moitiés» (ouvriers agricoles), paysans parcellaires ou paysans sans terre, se trouvent dans l’obligation de louer leurs services, et ils s’associent pour de grands travaux saisonniers exécutés en commun («coumbite»). Maintenues dans l’analphabétisme, les masses paysannes résistent avec les armes conservées depuis l’époque révolutionnaire. Haïti a été secoué par de violentes crises agraires. De 1807 à 1820, des paysans en armes sous la direction d’un des leurs, Jean-Baptiste Goman, ont nargué l’autorité centrale en constituant une véritable république indépendante dans la région de Grand-Anse, dans la presqu’île du Sud. Un soulèvement de soldats aux Cayes en 1811 inquiète vivement le gouvernement de Pétion. La guerre paysanne qui s’étend dans la presqu’île du Sud de 1844-1846 est encore plus grave. Les paysans armés de longues piques – d’où leur nom de «piquets» – quand ils ne possédaient pas de fusils ont à leur tête Jean-Jacques Acaau, dont la fameuse proclamation du 15 avril 1844 accable le régime corrompu de l’oligarchie au pouvoir et qui se montre déterminé à faire la révolution agraire. Une dure répression exercée par la classe dominante qui ne veut pas de bouleversement social n’empêche pas le mouvement armé des paysans de reprendre de plus belle dans la crise de 1867-1869. Associés au gouvernement de Sylvain Salnave, les piquets voient leur résistance cassée par le massacre des «populaires» en 1870. Mais la lutte armée paysanne surgit au nord avec une puissance accrue, avec la première génération de «cacos». Une période de crise générale s’ouvre avec les années 1911-1915. Partis de la région de Maribaroux (Ouanaminthe), les paysans révolutionnaires cacos déferlent comme un ouragan sur la société haïtienne. Le mouvement caco a des chefs paysans d’envergure: Jean Dorcilien dit Jean Dor, Désormes Joazard, Codio, et surtout Charlemagne Péralte, le héros de la résistance populaire contre l’occupation nord-américaine. L’insurrection des cacos, qui se prolongea de 1916 à 1920, fut très durement réprimée par les «marines». Charlemagne Péralte fut capturé et fusillé en octobre 1919, et l’occupation nord-américaine parvint au bout de quatre ans à désarmer la paysannerie haïtienne, avec l’aide d’une gendarmerie locale formée par les Américains. La masse rurale haïtienne est devenue, depuis lors, inoffensive, et elle continue de s’appauvrir et de se prolétariser.

5. Occupation et répression

Entre août 1911 et juillet 1915, six chefs d’État – dont quatre en deux ans – se succèdent avec leurs équipes gouvernementales au palais National de Port-au-Prince. La pression des cacos précipite les événements. La classe dirigeante effrayée par le «programme de Ouanaminthe», qui exige «l’abolition de toutes les inégalités politiques, économiques et sociales», est miraculeusement sauvée par l’intervention des États-Unis. En décembre 1914, un commando de fusiliers marins se saisit du stock d’or de la Banque nationale et un navire de guerre battant pavillon des États-Unis le transporte à New York. La dette publique d’Haïti atteignait alors 80 p. 100 du total de ses ressources budgétaires et les États-Unis étaient son principal créancier. Le 27 juillet 1915, le général Vilbrun Guillaume Sam, un tyran au pouvoir depuis mars, est renversé et écharpé le lendemain (28 juillet) par la foule, qui le rend responsable du massacre de centaines de prisonniers cacos. C’est le prétexte choisi par le gouvernement fédéral pour débarquer ses «marines» et occuper militairement le territoire haïtien. Les occupants imposent leur contrôle financier, la dissolution de l’armée haïtienne, remplacée par un corps de gendarmerie de deux mille hommes, et s’emploient à faire voter une nouvelle constitution – octroyée le 8 mai 1918 – qui abolit l’interdiction faite aux étrangers d’acheter des terres.

C’était le feu vert donné aux plantations étendues dont l’exploitation s’accompagnait de la dépossession massive de paysans. Près de 250 000 d’entre eux émigrèrent, principalement vers Cuba, puis en république Dominicaine. Ce mouvement fut freiné en 1937, après la tuerie de 12 000 Haïtiens à la frontière par les troupes du dictateur Rafael Trujillo. Un conseiller financier demeura en place après l’évacuation des troupes nord-américaines, terminée en août 1934 sous les présidences de Stenio Vincent (1930-1941) et de Élie Lescot (1941-1946). Le problème agraire demeura sans solution. La déclaration de guerre à l’Allemagne et au Japon le 8 décembre 1941 – après Pearl Harbour – fut l’occasion pour le pouvoir haïtien de suspendre les garanties constitutionnelles et de proclamer l’état de siège. C’est sous la présidence de Lescot qu’éclata l’affaire de la S.H.A.D.A. (Société haïtiano-américaine de développement agricole) qui devait exploiter, avec l’aide d’une banque de Washington (Export-Import Bank), une concession de 60 700 hectares de forêt pour y produire du caoutchouc à des fins stratégiques. Après l’expropriation des paysans et la destruction des arbres et des habitations, le projet fut abandonné, et la S.H.A.D.A. reçut une nouvelle concession pour des travaux publics avant de faire faillite. Une junte militaire mit fin au régime de Lescot, et l’élection de Dumarsais Estimé à la présidence ne parvint pas à réduire un puissant mouvement démocratique surgi avec la création de partis politiques (Parti communiste, Parti socialiste), l’organisation des syndicats et l’impact du «nationalisme culturel». La répression s’abattit sur les organisations sociales. Le Mouvement ouvrier paysan (M.O.P.) fut liquidé, ainsi que les Partis communiste et socialiste; les dirigeants syndicaux et politiques durent fuir en exil. La junte militaire déposa Estimé le 10 mai 1950, et l’un de ses officiers, le colonel Paul Magloire, fut élu président le 8 octobre de la même année (au suffrage universel).

6. Dictature et sous-développement

La dictature duvaliériste

Le modèle institutionnel mis en place en Haïti sous la pression des Nord-Américains entre en crise sous le gouvernement Magloire. Cette période, qui voit s’affaiblir les principes formels d’une représentation démocratique, coïncide avec une récession économique qui atteint de plein fouet les États-Unis. Une grève générale met fin, en décembre 1956, au gouvernement de Magloire. L’armée et la bourgeoisie s’entendent pour écarter la venue au pouvoir de Daniel Fignolé, porté par un grand courant populaire, et approuver l’élection de François Duvalier à la présidence le 22 septembre 1957. Autour du nouveau président, ancien médecin-chef de l’hôpital de Port-au-Prince, ancien ministre de la Santé, ethnologue, gravitaient de fanatiques partisans pressés de s’enrichir au pouvoir. Le régime duvaliériste commença par affronter le mécontentement populaire et la crise économique en imposant une politique de violence. Un nouvel ordre social s’établit à Haïti, très différent de celui qu’avait imposé l’occupation nord-américaine. Duvalier reçut au début une aide financière importante des États-Unis, ainsi qu’un appui militaire non négligeable. Il créa une milice à ses ordres (les fameux «tontons macoutes»): 40 000 hommes semant la mort et la terreur sur tout le territoire national. Il s’en prend même à l’Église en expulsant les ecclésiastiques qu’il ne souffre pas. Après avoir dissous les assemblées, il se fait réélire et, en avril 1964, devient «président à vie».

Une crise grave intervint entre les États-Unis et Haïti en 1962-1963. En janvier 1962, l’État fédéral fit savoir au gouvernement haïtien que toute aide serait stoppée si ses dettes n’étaient pas réglées. En outre, Duvalier voulait le rappel du chef de la mission nord-américaine d’instruction de l’armée haïtienne (le colonel Heini). En mai 1963, des navires de guerre entrèrent dans la rade de Port-au-Prince, les États-Unis faisant évacuer leurs ressortissants et suspendant leurs relations diplomatiques (15 mai). À l’étranger – dans une localité de la république Dominicaine proche de la frontière –, les sénateurs Louis Dejoie et Fignolé formèrent un gouvernement en exil. Duvalier dut céder et, le 3 juin, les États-Unis renouèrent leurs relations diplomatiques avec Haïti. De 1964 à la mort de François Duvalier, en avril 1971, le régime se maintint contre vents et marées malgré l’affaiblissement de la santé du président et de multiples conspirations – même dans sa propre famille. Après lui, son fils Jean-Claude Duvalier devint président à vie alors qu’il n’avait que dix-neuf ans.

La répression duvaliériste provoqua, à partir de 1957, l’exode massif des Haïtiens. Ils étaient plus d’un million à vivre dans l’émigration en 1986: 400 000 en république Dominicaine, 70 000 en Floride (Miami), 400 000 à New York, des milliers à Montréal et 25 000 aux Bahamas, sans oublier ceux qui se sont réfugiés à Porto Rico, en Europe et en Afrique.

Potentiel économique et misère humaine

L’État, le plus important propriétaire foncier, afferme à des exploitants (fermage ou métayage). La diminution constante des surfaces cultivables (environ 650 000 ha) a été mise en lumière par un rapport du P.N.U.D. (juin 1980) qui souligne que 6 000 hectares de terres disparaissent annuellement à cause de l’érosion. Les paysans subsistent grâce à la culture familiale de «grappillage»: céréales (mil, maïs), haricots, fruits, épices, tabac, racines, arbres nourriciers (manguiers, arbres à pain, cocotiers) et bananes. Les tubercules (igname, manioc, patates douces et taro) et la canne à sucre occupent une place importante dans la consommation locale. Le café est devenu – depuis l’indépendance – le produit dominant pour l’exportation. Pendant longtemps, de 1820 à 1915, les crises de l’économie haïtienne ont été fonction de la production et du cours du café. Certaines crises, en particulier celles des années 1844-1848, 1865-1869, 1895-1899, ont eu, dans le passé, de graves répercussions sur le plan politique. La commercialisation du café s’effectue aujourd’hui par l’entremise d’une trentaine de maisons d’exportation, dont trois grandes (Brandt, Madsen et Wiener) installées à Port-au-Prince. Deux mille spéculateurs ou marchands grossistes contrôlent la consommation intérieure qui est d’environ 15 000 tonnes. Un programme d’amélioration des cultures financé par la F.A.O., la B.I.D. (Banque inter-américaine de développement), la B.I.R.D. (Banque internationale pour la reconstruction et le développement) et l’A.I.D. (Association internationale de développement) est en cours d’exécution, et l’exportation s’est accrue depuis 1976 d’environ 40 p. 100. Le sucre est produit par trois usines: l’Hasco (Haitian American Sugar Co.), fondée en 1916, qui peut traiter 70 000 tonnes de sucre; la centrale Dessalines, située dans le Sud, dont la capacité est de 12 000 tonnes; l’usine de la Caldas Welsh Co., au Nord, qui fonctionne depuis 1970 avec une capacité de 20 000 tonnes. La commercialisation du sucre est assurée par la Régie des tabacs, qui fixe le prix intérieur du sucre en accord avec le ministère de l’Agriculture. La culture du sisal s’est industrialisée depuis l’époque de l’occupation nord-américaine; la production était de 12 200 tonnes en 1973-1974 pour une valeur de 23 millions de gourdes (en 1827, 1 gourde = 5,33 francs français, depuis 1919, 1 dollar = 5 gourdes). L’élevage – exportation de viande congelée à destination des États-Unis –, la pêche quasi inexistante, la forêt qui subsiste dans les montagnes du Sud (la Selle et la Hotte) complètent ce tableau de la production haïtienne, avec la banane (plantin et figue banane), les huiles (vétiver, basilic, amyris), le cacao et du coton en petites quantités.

Malgré le nouveau Code minier promulgué en octobre 1974, plaçant l’exploitation des ressources naturelles d’Haïti sous le contrôle de l’État et créant un Institut national des ressources minérales le 25 mars 1975, la mainmise étrangère continue à se faire sentir lourdement sur la production. Le gisement de bauxite des monts de Rochelois, près de Miragoane, dans la presqu’île du Sud, a été concédé à la société nord-américaine Reynolds Haitian Mines Inc., filiale de Reynolds U.S.A., en 1944, pour une durée de soixante ans. Toute la production (730 000 t en 1973-1974) chargée dans le port de Miragoane est transportée à Corpus Christi (Texas) pour être transformée en aluminium. Le cuivre était exploité jusqu’en 1972 à Terre-Neuve, près des Gonaïves, dans le Nord-Ouest, par une filiale d’une société canadienne, Consolidated Halliwell Ltd. De graves dommages causés par un glissement de terrain ont entraîné l’arrêt de la production (6 500 t en 1970-1971). Des permis de recherche ont été délivrés à des Nord-Américains et à la compagnie française Penarroya pour d’éventuels gisements dans le Nord. Il existe des gisements de lignite et d’autres minéraux non exploités (manganèse, fer, or).

Au nombre des facteurs de dépendance qui caractérisent la société haïtienne, il faut ajouter la poussée démographique (dispersion paysanne et croissance de la capitale Port-au-Prince, un million d’habitants en 1993) et l’analphabétisme, qui n’est toujours pas jugulé. D’après le recensement de 1950 fait par l’Institut haïtien de statistiques, 90,4 p. 100 de la population totale était illettrée. Au début des années 1990, on évaluait à 55 p. 100, voire 60 p. 100, la proportion d’analphabètes, mais ce chiffre traduit-il bien la réalité? En milieu rural, un enfant sur sept est scolarisé. La dualité français-créole perturbe la scolarité des jeunes écoliers. En 1976-1977, les statistiques (publiées en mai 1978) faisaient état de 510 700 enfants scolarisés – sur un total de 1 200 000 scolarisables –, soit 42 p. 100 du total. La pauvreté des parents et le désintérêt du gouvernement expliquent en grande partie cette situation désastreuse de l’éducation.

Sur le plan de la santé publique, le manque d’hôpitaux et de médecins dans les zones rurales, la malnutrition des enfants et la persistance de certaines maladies (pian, malaria, syphilis, tétanos, dysenterie, variole, fièvre typhoïde) sont autant de déficiences sociales qu’aggrave la crise du logement (bidonvilles ou «lakou-fourmi») des faubourgs urbains.

Le régime Duvalier, qui n’autorisait qu’un seul parti, le Conajec (Conseil national d’action jeanclaudiste), ne se contenta pas de contrôler les institutions nationales et les principaux rouages de l’économie. Il possèdait des plantations – Hamasco (cacao) et Dauphin (sisal) – et des usines centrales (Hasco), les meilleures terres et de luxueuses villas. Il contrôlait le marché de l’immobilier, investissait dans l’agro-alimentation (supermarchés, chaînes de restaurants) et avait des agents dans toutes les entreprises de services (travaux publics). Dès son arrivée au pouvoir en 1971, Jean-Claude Duvalier s’était fixé trois priorités pour réussir une «révolution économique»: relancer le tourisme, ouvrir le pays aux petites entreprises nord-américaines de sous-traitance et faire appel à l’aide étrangère. Malgré la stimulation du tourisme – 87 438 visiteurs en 1971 et le double en 1977 –, les infrastructures indispensables n’ont pas été développées, et seulement 35 p. 100 des revenus du tourisme restèrent dans le pays (15 millions de dollars en 1977). L’endettement s’est accru: la dette, qui était en 1976 de 184 millions de dollars, dépassait les 200 millions en 1981. Le déficit de la balance des paiements s’est aggravé: de 12 millions de dollars en 1973, il est passé à 80 millions en 1981 malgré une aide étrangère massive de plus de 150 millions de dollars par an.

7. Une nouvelle donne socio-politique

La construction de la démocratie en Haïti commença en 1986 avec le renversement de la dictature de Jean-Claude Duvalier. Une lutte antidictatoriale animée par une partie de l’élite et de larges couches de la population s’engagea dans des conquêtes démocratiques et des changements sociaux.

Divers mouvements sociaux apparurent, réclamant des décisions de l’épiscopat en faveur de la population émettant des revendications concernant la langue créole. On réclamait aussi une décentralisation administrative. Des critiques fusaient, dénonçant la contrebande, la corruption et l’attitude spoliatrice du gouvernement. De nouveaux acteurs sociaux émergèrent: les communautés de base religieuses, les associations de paysans, les comités de quartiers, les groupes socio-professionnels, les associations patronales, les syndicats, les associations de femmes et de jeunes, les comités de défense des droits de l’homme. Cette émergence s’effectuait avec des discours neufs, des formes inédites de lutte, une nouvelle manière de participer à la vie politique.

Pour comprendre le processus de changement qui se déroule depuis 1985, il faut rappeler la succession de gouvernements éphémères, de luttes politiques et sociales dominées par les militaires de 1985 à 1990:

– le Conseil national de gouvernement (C.N.G.) du général Henry Namphy (1986-1987) constitué peu après le départ de Jean-Claude Duvalier le 7 février 1986;

– le gouvernement de Leslie Manigat (de février à juin 1988) placé au pouvoir par les militaires à la suite de pseudo-élections auxquelles participèrent moins de 5 p. 100 des électeurs. Un conflit avec l’armée sur une mutation de personnels, le 15 juin 1988, incita Leslie Manigat à se débarrasser du général en chef Namphy en cherchant à s’appuyer sur le colonel Jean-Claude Paul. Mais le général Namphy reprenait le contrôle de l’armée et, le 19 juin, chassait Manigat de la présidence. Ce dernier partait en exil dans l’indifférence générale;

– le deuxième gouvernement du général Namphy. Le 20 juin, le Sénat et la Chambre des députés étaient dissous; le gouvernement était exclusivement formé de militaires (de juin à septembre 1988);

– le gouvernement du général Prosper Avril (de septembre 1988 à mars 1990) qui, après un coup d’État militaire, le 17 septembre 1988, réalisé avec des sous-officiers, écarta du pouvoir le général Namphy. Un gouvernement civil se constitua, s’efforçant de rétablir un climat propice au retour de l’aide financière internationale (États-Unis et France surtout). Partisans et adversaires du déchoukaj (déracinement des structures corrompues du gouvernement) se heurtèrent violemment au cours de cette période;

– la présidence d’Ertha Trouillot (de mars 1990 jusqu’à février 1991).

Tous ces gouvernements prétendirent maintenir le statu quo au travers d’élections frauduleuses brutalement contrôlées par l’armée.

Progressivement se précisent les formes d’une transition démocratique. Ce processus s’effectue par des moyens pacifiques: manifestations populaires, grèves générales politiques ou grèves partielles, pétitions ou interventions à la radio. Les revendications de la population se heurtent à l’appareil répressif des militaires édifié par les Duvalier. Ce pouvoir répond par une violence extrême allant jusqu’aux massacres collectifs des paysans comme à Jean Rabel.

Comprenant que seuls les moyens politiques pouvaient désarticuler l’appareil totalitaire, le mouvement démocratique et populaire continua de livrer bataille avec ses forces pacifiques. Tout le pays se mobilisa contre les «tontons macoutes» qui avaient fait des victimes dans toutes les couches de la société. Le peuple manifesta aussi son désir de participer à la gestion des affaires publiques et exigea le respect des droits de l’homme. Il revendiqua l’application stricte de la Constitution.

Une profonde méfiance envers une longue tradition d’élections frauduleuses a eu pour résultat la mise en place, en décembre 1990, des premières élections libres de l’histoire du pays:

– la création, prévue par la Constitution, d’un Conseil électoral provisoire totalement indépendant;

– la décision de l’O.N.U. d’envoyer une force d’observation d’environ cinq cents hommes pour superviser les élections. Une telle présence empêcha l’armée de tenir son rôle traditionnel de force de décision et de manipulation du processus électoral;

– la candidature de Jean-Bertrand Aristide qui donna au mouvement social la représentation politique qui lui manquait. La population se rendit massivement aux urnes pour élire un homme qu’elle identifiait à ses aspirations. Le phénomène «Lavalas» (l’avalanche) qui suivit permit au mouvement démocratique populaire de faire des élections l’instrument de ses revendications et du projet révolutionnaire qu’il soutenait de façon implicite.

8. La transition vers la démocratie

Le projet politique du gouvernement Aristide

Après l’écrasante victoire électorale de Jean-Bertrand Aristide, une nouvelle équipe accéda au gouvernement avec la ferme intention de rénover le système politique. Ils croyaient en la démocratie et voulaient résoudre les grands problèmes du pays: analphabétisme, déboisement, manque d’hygiène, alimentation en eau, etc. Ils gouvernèrent dans le cadre de la Constitution de 1987 qui prévoyait un Premier ministre et la coexistence de l’exécutif avec un Parlement pluraliste. Ils devaient aussi compter avec une armée pénétrée par les macoutes, la corruption et l’insubordination. Le secteur privé se montra réticent à collaborer et à investir ses capitaux. Le président Aristide, marqué par ses positions radicales antérieures et ses déclarations contre l’oligarchie, suscita contre lui la suspicion, l’hostilité systématique des anciennes classes dirigeantes. Son programme traduisait des consignes et expressions simples comme «justice, transparence et participation», «seuls nous sommes faibles, unis nous sommes forts, solidement unis, nous sommes une avalanche». D’où le nom de gouvernement «Lavalas» qui voulait rénover et amplifier la base du système politique en écartant du pouvoir les complices du duvaliérisme. Parlant de «ceux qui sont sous la table et ceux qui sont autour de la table», le président Aristide évoquait la nécessité de placer tout le monde autour de la table.

La communauté internationale et le F.M.I. comprirent que ce gouvernement créait les conditions préalables et indispensables au développement. 511 millions de dollars furent concédés pour appuyer sa politique. Cependant, l’hostilité de l’oligarchie haïtienne ne faiblit pas. La classe dominante, inquiète de se voir dépassée, indifférente au progrès du pays, ne pouvait admettre l’émergence du peuple comme acteur sur la scène politique. Elle entreprit de détruire ce processus démocratique avec l’appui des militaires. Le coup d’État du 30 septembre 1991 fit plus de trois mille morts et fit régner dans tout le pays un climat de répression. Le gouvernement Balaguer, en république Dominicaine, entama une politique de déstabilisation en expulsant plus de quarante mille Haïtiens (braceros des plantations de canne à sucre pour la plupart) vers leur pays d’origine quatre mois après l’investiture d’Aristide.

L’ensemble de la communauté internationale, en particulier les pays membres de l’O.E.A. (Organisation des États américains), de l’O.N.U., de la C.E.E., du Caricom (Caribbean Community and Common Market, Marché commun des Caraïbes anglophones) et le Congrès des États-Unis ont exprimé leur condamnation du coup d’État des militaires. Ils exigèrent le retour à l’ordre constitutionnel, et leur réprobation prit des formes variées: l’O.E.A., la C.E.E. et plusieurs gouvernements suspendirent leur aide économique à Haïti; l’Executive Order du président Bush pris dans le cadre des résolutions de l’O.E.A. imposa l’embargo contre le gouvernement de Haïti. Cependant, ces sanctions, en particulier l’embargo, n’ont pas eu l’effet escompté. Elles ne réussirent pas à assurer le retour d’Aristide au pouvoir.

L’Église haïtienne et la lutte populaire

L’idée et la nécessité d’instaurer une nouvelle forme d’Église germent à la faculté de théologie de Port-au-Prince vers 1968-1970. Les futurs prêtres se mettent à l’écoute d’un nouveau discours de la théologie sur la libération des pauvres, l’exploitation et les injustices sociales. Ils sont profondément marqués par les préoccupations manifestées par les évêques américains à Puebla en 1979. «Nous considérons, à la lumière de la foi, comme un scandale et une contradiction avec l’être chrétien que le fossé aille s’élargissant entre riches et pauvres. Le luxe de quelques-uns est une insulte à la misère des masses.» Ces prêtres, soutenus par d’autres chrétiens, acceptent d’organiser, en Haïti, des communautés ecclésiales de base, connues sous le nom de Ti Kominoté Legliz (T.K.L.), au sein desquelles les chrétiens apprennent, en lisant la Bible au travers de leur expérience, à analyser la réalité et à découvrir les causes qui engendrent la misère, l’analphabétisme, le chômage et la violence. À partir de 1980, l’Église catholique haïtienne décide d’établir de nouveaux rapports avec la politique et prend fermement position face à la dictature. Elle entend rompre le silence qui faisait d’elle le complice du régime Duvalier. Dans un communiqué, la Conférence haïtienne des religieux (C.H.R.) déclare: «Où est l’Église? Y en a-t-il encore une? Où sont nos évêques? Nous laissent-ils seuls dans nos épreuves? [...] L’heure est venue où nous devons faire un choix qui mènera l’Église vers un autre tournant. Le choix est clair: c’est l’option préférentielle pour les pauvres.» Deux ans plus tard (déc. 1982), au cours de leur symposium qui regroupe cent vingt délégués de tous les diocèses, les évêques énumèrent les maux qu’il faudrait combattre: la division, l’injustice, la misère, la peur, le chômage, le manque de terre pour les paysans, la dislocation des familles et l’insuffisance du système éducatif.

La visite du pape Jean-Paul II en Haïti, en 1983, encourage le clergé et les autres Haïtiens en quête de démocratie à lutter contre le régime Duvalier. Tous accueillent avec enthousiasme le mot d’ordre lancé par le pape: «Il faut que ça change ici.» En décembre 1983, la hiérarchie de l’Église catholique, confortée par le message papal, publie une Charte sur la promotion humaine qui insiste sur la nécessité de libérer l’homme des contraintes naturelles, des dominations sociales et économiques. Ce document propose aussi seize projets prioritaires de transformation sociale avec, en premier lieu, un programme d’alphabétisation que l’Église accepte même de lancer.

Le 8 août 1984, les articles 4 et 5 du Concordat signé le 28 mars 1860 par le gouvernement de Fabre Geffrard avec le Saint-Siège sont remaniés. Les rapports entre l’Église et le pouvoir se modifient: la nomination des évêques et des archevêques est désormais de la compétence exclusive du Saint-Siège et non plus du président de la République.

La chute de Jean-Claude Duvalier s’accompagna de l’élimination aussi bien des tontons macoutes que des houngans (prêtres vaudous) accusés d’être duvaliéristes. Alors que la hiérarchie de l’Église catholique demande à la population de se montrer compatissante envers les tontons macoutes, elle ne publie aucune note de presse en faveur des houngans et des mambos (prêtresses du vaudou).

Les évêques haïtiens mettent en place dès le 7 mars 1986 la mission Alpha, vaste campagne d’alphabétisation effectuée en créole, qui fait appel au patrimoine culturel (contes, proverbes, carnaval, veillées). En octobre 1986, la hiérarchie catholique publie un texte intitulé Démocratie en Haïti: principes et applications . Mais, à partir de 1988, elle se replie sur elle-même, se montrant incapable de soutenir le peuple dans ses luttes sociales. Les propos du prêtre Aristide choquent la susceptibilité des évêques et celle de l’ordre des Salésiens qui l’exclut en décembre 1988. Ses supérieurs évoquent cinq raisons pour justifier cette expulsion: incohérence entre le choix de vie et d’action du père Aristide avec les constitutions salésiennes, profanation de la liturgie, rupture avec l’Église locale, incitation à la haine et à la violence, exaltation de la lutte des classes. La fragile unité religieuse réalisée contre le régime Duvalier s’est brisée. Deux modèles s’opposent: une Église qui accepte d’appuyer les revendications des mouvements populaires, une autre Église qui ne parvient pas à couper ses attaches avec l’oligarchie.

Le 30 avril 1988, la hiérarchie catholique, qui n’est pas prête à accueillir les critiques et les exigences des nouveaux alphabétisés, décide de dissoudre les deux principaux organes de la mission Alpha: le Conseil épiscopal national d’alphabétisation (C.E.N.A.) et la direction interdiocésaine (D.I.A.).

L’archevêque de Port-au-Prince, Mgr François Wolff Ligondé, connu pour ses liens avec la famille Duvalier, se dresse face au nouveau prêtre-président. Le 1er janvier 1991, date anniversaire de l’indépendance de Haïti, il se demande, au cours de son homélie à la cathédrale de Port-au-Prince, «si l’orientation gauchiste ne conduira pas Haïti à endosser la défroque socialo-bolchevique actuellement rejetée par les pays de l’est de l’Europe».

Après le coup d’État militaire du 30 septembre 1991, les évêques estiment inopportun le retour du père Aristide à la tête du pays et s’opposent à l’embargo international. Radio soleil, créée en 1978 par la C.E.H., avait participé activement aux luttes contre Jean-Claude Duvalier de 1984 à 1986. Reprise en main par l’épiscopat qui met en place un nouveau comité directeur en 1989, elle accorde un soutien effectif au gouvernement issu du coup d’État. Dans un mémorandum adressé à l’O.E.A. en novembre 1991, la conférence épiscopale critique violemment le gouvernement d’Aristide. Elle réitère ses attaques dans son message du 12 décembre 1991 et demande la levée de l’embargo. Le discours de la hiérarchie catholique – sauf Mgr Willy Romulus, évêque de Jérémie – reflète la peur qu’éprouvent la plupart des évêques d’admettre le pressant besoin du peuple haïtien de participer au débat public et son effort constant pour comprendre et critiquer le jeu des hommes politiques et des religieux.

Haïti
(anc. Hispaniola ou Saint-Domingue) île montagneuse séparée de Cuba par le canal au Vent. (Les Dominicains récusent cette appellation et nomment l'île Hispaniola.)
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Haïti
(république d') état d'Amérique centrale, dans l'île d'Haïti (partie O.). V. carte et dossier, p. 1455.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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